Acouphènes chez les dentistes : prévalence, causes et prévention

Acouphènes chez les dentistes : une réalité clinique sous-déclarée
Les acouphènes — perception de sons (sifflements, bourdonnements, tintements) en l'absence de toute source sonore externe — constituent l'un des symptômes les plus répandus parmi les professionnels de santé exposés au bruit. Dans la population générale, leur prévalence est estimée entre 10 et 15 % chez l'adulte selon l'INSERM, dont environ 1 % sous une forme sévère invalidante. Chez les chirurgiens-dentistes, cette proportion est sensiblement plus élevée : plusieurs études convergent pour établir que les dentistes présentent un risque d'acouphènes supérieur de 50 % à celui de la population générale, ce qui en fait l'un des risques professionnels auditifs les moins bien reconnus de la médecine du travail.
Données épidémiologiques : que disent les études ?
La littérature scientifique internationale, bien que fragmentée par la diversité des méthodes et des populations étudiées, dessine un tableau épidémiologique cohérent.
Prévalences rapportées par pays et région
Étude / Région. Population. Prévalence acouphènes.
Myers et al. (2016) 144 dentistes 31,3 %
Oklahoma, USA.
Elmehdi (2013) Professionnels 37 %
Émirats arabes unis dentaires
Sidley (2004) Dentistes 31,85 %
Afrique du Sud
Togoo et al. (2023). Étudiants, internes 29 %
Arabie Saoudite et praticiens
Zhang et al. (2025) 60 professionnels 40 %
Californie, USA dentaires
Ces chiffres sont à comparer avec la prévalence des acouphènes dans la population générale américaine, estimée à 11,2 %selon une analyse nationale de The Lancet Regional Health portant sur 36 000 individus. La prévalence des acouphènes chez les dentistes a dépassé les moyennes nationales dans toutes les tranches d'âge étudiées.
L'étude la plus récente (Zhang et al., publiée en janvier 2025 dans le Journal of Occupational Medicine and Toxicology) est également la première à comparer les seuils auditifs des professionnels dentaires aux normes de référence age- et sexe-spécifiques de l'ISO 7029:2017. Ses résultats indiquent que 40 % des participants rapportaient des acouphènes intermittents ou permanents, et que ces résultats sont comparables à ceux des études antérieures, confirmant une préoccupation professionnelle réelle.
Un signal précoce : les acouphènes avant la surdité
Un aspect particulièrement important sur le plan clinique est que les acouphènes peuvent précéder la perte auditive diagnostiquée. Les acouphènes sont associés à la surdité neurosensorielle induite par le bruit et peuvent annoncer une modification de l'audition non encore détectée par l'individu ni diagnostiquée par un professionnel de santé auditive. Ils constituent donc un signal d'alarme précoce que les praticiens ont tout intérêt à ne pas minimiser.
Mécanismes biologiques : comment le bruit du cabinet abîme l'oreille interne
La cochlée, organe cible
L'oreille interne contient la cochlée, structure enroulée en spirale qui abrite les cellules ciliées sensorielles. Ces cellules transforment les vibrations acoustiques en signaux électriques transmis au cerveau par le nerf auditif. Elles sont extrêmement sensibles aux lésions mécaniques et oxydatives induites par des niveaux sonores élevés et prolongés.
Lors d'une exposition à un bruit intense, deux mécanismes se conjuguent pour endommager ces cellules : d'une part, la fatigue mécanique par vibration excessive de la membrane basilaire ; d'autre part, un stress oxydatif généré par la surproduction de radicaux libres dans les cellules ciliées surexcitées. Contrairement aux cellules de la plupart des autres tissus, les cellules ciliées cochléaires ne se régénèrent pas chez les mammifères. Toute destruction est donc définitive.
Du dommage cochléaire à la perception d'acouphènes
La perte focale de cellules ciliées dans une région fréquentielle crée une zone de « silence » dans le tonotope cortical. Le système nerveux central, privé des afférences habituelles, réagit en augmentant le gain de traitement pour les fréquences adjacentes — un phénomène de plasticité maladaptive qui se manifeste subjectivement comme un son fantôme : l'acouphène. Ce modèle, dit de la déafférentation cochléaire, est aujourd'hui le mieux étayé scientifiquement pour expliquer la genèse des acouphènes post-traumatiques.
Les fréquences critiques des instruments dentaires
Les instruments rotatifs dentaires émettent des sons complexes couvrant une large plage fréquentielle, mais avec des pics caractéristiques dans les hautes fréquences (2 000 à 16 000 Hz). Or, les cellules ciliées de la base cochléaire — celles qui traitent précisément les sons aigus — sont aussi les plus vulnérables au bruit. C'est pourquoi les praticiens présentent typiquement une encoche audiométrique dans les fréquences 4 000–6 000 Hz, signature classique de la surdité professionnelle par exposition au bruit.
Facteurs de risque spécifiques à la profession dentaire
L'ancienneté clinique : le facteur de risque dominant
La revue systématique de Hartland et al. publiée en octobre 2023 dans Occupational Medicine (17 études issues de 13 pays différents) établit que la grande majorité des études incluses (82 %) ont trouvé une association positive entre la perte auditive et l'exercice de la dentisterie, les années d'expérience clinique étant identifiées comme le principal facteur de risque. La dose cumulée d'exposition sonore tout au long d'une carrière constitue ainsi le déterminant le plus robuste du risque.
L'asymétrie gauche/droite : l'oreille du côté de la turbine
Un résultat remarquable de la revue systématique concerne la latéralité de l'atteinte auditive : une différence entre l'oreille gauche et l'oreille droite a été retrouvée dans 71 % des études, l'oreille gauche étant plus atteinte chez les dentistes comme chez les assistants dentaires, en raison de sa proximité avec les instruments générateurs de bruit. Pour un praticien droitier travaillant sur un patient en position de décubitus, la turbine et les autres pièces à main se trouvent en effet systématiquement positionnées à droite du champ opératoire — et donc plus proches de l'oreille gauche du praticien.
Le sexe : une vulnérabilité masculine plus marquée
L'étude de Zhang et al. (2025) met en évidence une disparité significative entre les sexes : 67 % des hommes présentaient des seuils auditifs dépassant les limites de référence du 95e percentile basées sur l'âge et le sexe, contre 27 % chez les femmes. Cette différence pourrait s'expliquer en partie par une exposition cumulée plus élevée chez les praticiens masculins (durée de carrière, temps clinique hebdomadaire), mais aussi par des différences biologiques de susceptibilité cochléaire qui restent à documenter.
L'état des instruments : un facteur méconnu
Les études de mesure acoustique démontrent que les instruments usagés sont significativement plus bruyants que les instruments neufs. Une turbine en fin de vie génère jusqu'à 9 à 11 dB(A) de plus qu'une turbine neuve à la sortie de l'usine, en raison de l'usure des roulements à billes. Cette différence correspond, sur l'échelle de perception humaine, à une augmentation très perceptible du niveau sonore, et rapproche l'instrument du seuil de risque de 85 dB(A) défini par le NIOSH.
Les acouphènes : un symptôme qui dépasse l'audition
Les acouphènes professionnels ne se limitent pas à une gêne auditive. Leur impact fonctionnel et psychologique est documenté de façon croissante.
Sur la qualité de vie : selon l'étude PESA présentée en France en 2024, l'âge moyen d'apparition des symptômes est de 41 ans, et 47,2 % des personnes acouphéniques présentent un handicap modéré, tandis que 20,8 % endurent une forme sévère. Les dentistes, exposés dès leur formation initiale en faculté, peuvent donc développer des acouphènes en plein milieu de carrière.
Sur la pratique clinique : les acouphènes permanents peuvent perturber la concentration lors d'actes délicats, altérer la perception des sons fins utiles au diagnostic (auscultation des ATM, perception des craquements instrumentaux), et dégrader la communication avec les patients.
Sur le plan médicolégal : en France, la surdité professionnelle est reconnue au tableau n°42 des maladies professionnelles (régime général). Un dentiste présentant une perte auditive bilatérale et symétrique, ou les acouphènes associés, peut faire valoir une reconnaissance en maladie professionnelle si l'exposition est documentée.
Prévention : agir avant les premiers symptômes
Le caractère irréversible des lésions cochléaires rend la prévention primaire indispensable. Plusieurs approches complémentaires sont disponibles.
Surveillance audiologique régulière : un audiogramme annuel ou bisannuel permet de détecter les premiers signes d'encoche audiométrique avant que la perte n'atteigne les fréquences conversationnelles. Cette surveillance est recommandée dès les études dentaires.
Maintenance préventive des instruments : le remplacement planifié des turbines et pièces à main usagées réduit l'exposition sonore à la source, souvent de manière substantielle.
Protection auditive adaptée au contexte dentaire : les protections génériques (bouchons en mousse, cache-oreilles standards) présentent des limites importantes en cabinet dentaire, car elles atténuent indistinctement toutes les fréquences, y compris celles nécessaires à la communication avec le patient et à la perception des sons diagnostiques. Les réducteurs de son spécialisés pour l'environnement dentaire permettent une atténuation sélective des fréquences hautes caractéristiques des instruments rotatifs, tout en préservant la transmission des fréquences conversationnelles (500–2 000 Hz). Cette sélectivité fréquentielle constitue le critère de choix essentiel pour un praticien en exercice.
Aménagement acoustique des espaces : l'utilisation de matériaux absorbants sur les parois, l'espacement des postes de soins et l'isolation phonique entre les box contribuent à réduire les niveaux sonores ambiants.
Éducation et sensibilisation : les résultats des études soulignent la nécessité d'accroître la sensibilisation aux risques du bruit professionnel chez les dentistes et l'importance d'un suivi audiologique régulier. La méconnaissance du risque reste en effet un obstacle majeur à l'adoption de mesures préventives : parmi les dentistes déclarant des acouphènes dans l'étude d'Oklahoma, 53,3 % n'étaient pas certains que leur travail en soit la cause.
Conclusion
Les acouphènes représentent pour les chirurgiens-dentistes un risque professionnel réel, documenté par des études convergentes sur plusieurs continents, et touchant en moyenne 30 à 40 % des praticiens selon les cohortes. Ce risque est cumulatif, latéralisé vers l'oreille gauche chez les droitiers, corrélé à l'ancienneté de pratique, et aggravé par l'utilisation d'instruments usagés. Il précède souvent la perte auditive mesurable et constitue un signal d'alerte que ni les praticiens ni le système de santé au travail ne devraient négliger. La prévention passe par la combinaison d'une surveillance audiologique régulière, d'une maintenance rigoureuse des instruments, et d'une protection auditive adaptée aux contraintes spécifiques de l'exercice dentaire.
Références
- Zhang C, Young A, Rodriguez S, Schulze KA, Surti B, Najem F, Hu J. Impacts of hazardous noise levels on hearing loss and tinnitus in dental professionals. J Occup Med Toxicol. 2025 Jan 3;20:1.
- Myers J, John AB, Kimball S, Fruits T. Prevalence of Tinnitus and Noise-induced Hearing Loss in Dentists. Noise Health. 2016;18(85):347-354.
- Hartland JC, Tejada G, Riedel EJ, Chen AHL, Mascarenhas O, Kroon J. Systematic review of hearing loss in dental professionals. Occup Med. 2023;73(7):391–397.
- Elmehdi HM. Noise levels in UAE dental clinics: Health impact on dental healthcare professionals. J Public Health Front. 2013;2(4):189-92.
- Alhaider SH et al. Impact of noise on the hearing and tinnitus among dental students, interns, and dental practitioners. World J Dent. 2023;14(7):581-5.
- Sidley CG. Prevalence of tinnitus and hearing loss in South African dentists. Stellenbosch University; 2004.
- Qsaibati ML, Ibrahim O. Noise levels of dental equipment used in dental college of Damascus University. Dent Res J. 2014;11:624-30.
- Henton A, Tzounopoulos T. Tinnitus: what we know, and what needs more work. Front Neurosci. 2021. (modèle déafférentation cochléaire)
- Etude PESA – Résultats présentés lors de la Journée Nationale de l'Audition, France, mars 2024.
- INSERM. Acouphènes — Dossier de santé. inserm.fr