Bruit en cabinet dentaire : niveaux mesurés et risques pour l'audition

Le bruit en cabinet dentaire : un risque professionnel sous-estimé
L'environnement acoustique d'un cabinet ou d'un laboratoire dentaire se distingue nettement de celui des autres espaces de travail médicaux. La simultanéité d'utilisation de plusieurs instruments à haute vitesse crée une exposition sonore cumulative qui mérite une attention particulière. Une étude publiée dans le Dental Research Journal (Qsaibati & Ibrahim, 2014) a mesuré de façon rigoureuse les niveaux de bruit produits par les équipements d'une faculté de dentisterie, fournissant des données précieuses sur l'exposition réelle des praticiens.
Cadre réglementaire : le seuil de 85 dB(A)
Le National Institute for Occupational Safety and Health (NIOSH) recommande que l'exposition professionnelle au bruit reste en dessous de 85 dB(A) sur 8 heures par jour afin de prévenir la perte auditive induite par le bruit (NIHL — Noise-Induced Hearing Loss). Cette pathologie est reconnue comme l'une des dix principales maladies professionnelles aux États-Unis. Elle peut se manifester sous forme de surdité permanente ou de tinnitus (acouphènes) après une exposition prolongée.
Pour contextualiser : une exposition à 85 dB(A) pendant 8 heures présente déjà un risque. Au-delà, le NIOSH applique un taux d'échange de 3 dB(A), ce qui signifie que chaque augmentation de 3 dB(A) divise par deux la durée d'exposition acceptable.
Les instruments cliniques : niveaux mesurés
L'étude de Qsaibati & Ibrahim (2014) a mesuré les niveaux sonores à 15 cm de la source, soit la distance approximative de l'oreille du praticien lors d'une intervention. Voici les données clés issues des tableaux de l'étude :
Instruments cliniques
Instrument
Condition
Moyenne (dB[A])
Maximum (dB[A])
Micro-moteur
En fonctionnement sur acrylique
82,87
92,2
Turbine (usagée)
Fraise sur dent
89,72
91,9
Turbine (neuve)
Fraise sur dent
73,58
78,8
Pompe d'aspiration haute cylindrée
En fonctionnement libre
75,12
81,7
Détartreur ultrasonique
Avec aspiration
76,70
83,0
Contre-angle (neuf)
En fonctionnement sur dent
68,22
72,4
Détartreur ultrasonique
Sans aspiration
64,48
77,4
Observation notable : la turbine usagée génère en moyenne 9,11 dB(A) de plus que la turbine neuve, en raison de l'usure des roulements. Ce niveau dépasse le seuil de 85 dB(A), ce qui constitue un risque auditif direct pour le praticien.
Équipements de laboratoire
Les laboratoires dentaires représentent les zones les plus bruyantes de l'environnement d'enseignement et de pratique :
Équipement
Distance
Moyenne (dB[A])
Maximum (dB[A])
Sableur
15 cm
93,32
96,0
Machine à mouler manuelle
15 cm
89,52
93,0
Trimmer à plâtre (coupe)
15 cm
80,07
86,6
Sableur
2 m
82,40
86,2
Machine à mouler manuelle
2 m
81,23
83,6
Le sableur atteint 96 dB(A) à 15 cm et 86,2 dB(A) à 2 mètres, dépassant le seuil de risque même pour les personnes situées à distance raisonnable.
Niveaux ambiants par type de clinique
Les mesures de bruit ambiant réalisées au centre de chaque salle de soin donnent une image de l'exposition globale lors des consultations (20 équipements en fonctionnement simultané) :
Clinique Moyenne (dB[A]) Maximum (dB[A])
Pédodontie 67,37 74,3
Chirurgie orale 66,98 72,7
Endodontie 66,13. 72,5
Prothèse fixe 66,10 73,5
Médecine opératoire 63,92 67,7
Parodontologie 60,70 65,6
Prothèse amovible 60,27 67,7
La clinique de pédodontie enregistre les niveaux les plus élevés (P = 0,019), phénomène attribué aux pleurs des jeunes patients qui s'ajoutent au bruit instrumental.
Bien que ces niveaux ambiants restent en dessous du seuil de 85 dB(A), ils dépassent tous le seuil de confort communicationnel de 56 dB(A) recommandé par la classification de Cavanaugh pour les espaces d'apprentissage. Ils se situent également bien au-delà des limites légales européennes pour les espaces de travail intellectuel (35 à 50 dB[A] selon les pays).
Effets du bruit sur la santé : au-delà de l'audition
Les effets du bruit professionnel ne se limitent pas aux atteintes auditives. La littérature scientifique rapporte également des effets non auditifs significatifs :
Effets physiologiques : hypertension artérielle, troubles du sommeil, fatigue mentale.
Effets cognitifs et comportementaux : diminution des performances d'apprentissage, interférence avec la communication, augmentation du stress, réduction de la concentration et de l'efficacité.
Effets sur la relation de soin : le bruit constitue un facteur anxiogène pour les patients, pouvant renforcer la peur dentaire et compliquer la prise en charge, notamment chez les enfants.
La turbine usagée, facteur de risque sous-estimé
L'un des résultats les plus significatifs de l'étude concerne la différence de niveau sonore entre une turbine neuve et une turbine usagée. En situation de fraisage, cette différence atteint en moyenne 9,11 dB(A), soit presque 10 dB(A) supplémentaires — ce qui correspond à une multiplication par presque 10 de l'intensité perçue selon l'échelle de perception humaine.
Cette augmentation est liée à l'usure mécanique des roulements à billes de la turbine. Elle constitue non seulement une indication de défaillance technique imminente, mais aussi un indicateur de risque auditif accru pour le praticien et l'équipe soignante.
Réduction de l'exposition : les solutions disponibles
Face à ces données, plusieurs approches permettent de réduire l'exposition sonore en cabinet et en laboratoire dentaire :
Maintenance préventive des instruments : le remplacement régulier des turbines et pièces à main usagées constitue un levier efficace de réduction du bruit à la source.
Organisation du travail : la limitation de la durée d'exposition quotidienne et l'alternance des tâches bruyantes avec des activités calmes contribuent à réduire la dose cumulée.
Protection auditive individuelle : le port de protecteurs auditifs (bouchons ou casques) est recommandé lors de l'utilisation prolongée d'équipements dépassant 85 dB(A), notamment en laboratoire.
Réducteurs de son spécialisés : des dispositifs de réduction sonore conçus spécifiquement pour l'environnement dentaire permettent d'atténuer les fréquences critiques sans compromettre la communication avec le patient ou la perception des retours tactiles instrumentaux. Contrairement aux protections génériques, ces solutions tiennent compte du spectre fréquentiel propre aux instruments rotatifs à haute vitesse.
Conclusion
Les données de Qsaibati & Ibrahim (2014) confirment ce que d'autres études menées au Royaume-Uni, au Portugal, en Inde et en Arabie Saoudite ont établi : les niveaux sonores dans les cabinets et laboratoires dentaires sont proches, voire supérieurs, au seuil de risque de 85 dB(A) fixé par les instances internationales de santé au travail. La turbine usagée, le micro-moteur en fraisage et le sableur représentent les sources de risque les plus importantes.
La prévention de la perte auditive professionnelle chez les chirurgiens-dentistes et les techniciens de laboratoire est un enjeu de santé publique qui mérite d'être intégré dès la formation initiale et tout au long de la carrière.
Référence : Qsaibati ML, Ibrahim O. Noise levels of dental equipment used in dental college of Damascus University. Dent Res J 2014;11:624-30.